Jean-Louis Guilhamat, Editions Les Ruisselets

samedi 12 juin 2010

Le mot de Jean-Louis

MES AMIES LES CIGALES

À l’âge de neuf ans, attraper les cigales, je savais faire, et trouvais ces captures amusantes.

Chez nous, dans le silence de notre « campagne », ces hémiptères étaient facilement détectables de par les gzzz-gzzz intermittents du mâle pour appeler la femelle, bien connu des Provençaux. Moi, faisant référence à la fable de La Fontaine, croyais évidemment qu'elles chantaient tout l'été seulement pour ce plaisir-là, puis, se trouvant fort dépourvues, mouraient de faim quand la bise fut venue.

La première approche m’était facile, mais devenait délicate au fur et à mesure que se réduisait l’espace entre ce craqueteur très méfiant et moi. Je savais avoir été détecté quand, m'avançant toujours plus lentement pour ne pas effrayer ma proie, celle-ci, soudain sur le qui-vive, arrêtait ses vocalises, prête à s'envoler.

La cigale a un grand champ de vision, mais n'a quand même pas des yeux derrière la tête. Je le savais par expérience. Je devais donc m’approcher par derrière exactement, puis, l'insecte à portée de main, le happer d'un geste vif, comme on attrape une mouche. Une fois sur deux, ça marchait. Le succès survenait quand la cigale s'envolait à la rencontre de ma main, l'échec lorsqu'elle fuyait dans l'autre sens.

Une autre méthode qui marchait mieux consistait à plaquer prestement la main sur le dos de la cigale de façon à l'immobiliser avant de l'empoigner, mais j'avais fini par renoncer à cette façon de faire car, neuf fois sur dix, la bête se trouvait si bien estourbie par la violence du choc que je ne tenais plus qu'un insecte agonisant, rendant ma prise sans intérêt.

Que gagnais-je en ces captures ? La satisfaction d'avoir capturé une bestiole qui, de par son ramage amusant, avait un côté magique. Également, fermement tenue par les ailes, je parvenais à la faire chanter en lui grattouillant l'abdomen avec un brin de paille. Je ne comprenais pas pourquoi une cigale remettait ses gzzz-gzzz lorsqu'on lui grattait le ventre, alors qu'elle ne pouvait qu'être terrorisée par le fait même de sa capture, mais ainsi en était-il toujours, et le constater en riant me suffisait.

Puis, lorsque la lassitude venait, je rendais «délicatement» la liberté à cette pauvre bête forcée de chanter... non sans lui avoir planté un brin de folle avoine, ou un espigaou, dans le derrière, pour suivre des yeux son vol devenu lourd et lent, et rire aux éclats de cette sorte d'hélicoptère qui finissait par s'écrouler d'épuisement et de douleur, pour, inéluctablement, mourir à la façon des suppliciés du pal.

Inutile de préciser que je ne partage pas cette façon d'envisager l'amitié!
Les enfants sont vraiment cruels!!! Mais ça, on le savait déjà!

dimanche 6 juin 2010

Le mot de Jean-Louis (version scientifique!)

D’OUEST EN EST

La Terre tourne sur elle-même D’OUEST EN EST sur un axe nord-sud (on peut dire aussi sud-nord) en 24 heures.

J’ai pu remarquer que cette notion de rotation de notre planète tournant sur elle-même d’ouest en est pose des problèmes métaphysiques. Dites autour de vous : « La terre tourne d’ouest en est », on l’admettra volontiers comme étant un axiome, peut-être même vous répondra-t-on l’avoir appris à l’école primaire en haussant les épaules.

Mais posez la question différemment : « Est-ce que la terre tourne sur elle-même d’est en ouest, ou d’ouest en est ? » Voilà que tout à coup on est dérouté, on calcule, on doute, pour souvent répondre au hasard ou se tromper après avoir cogité longtemps.

Ayant vécu le dilemme que pose cette dernière question j’ai trouvé une explication simple qui m’a semblé convenir :

On sait que le Soleil se lève à l’est. C’est une belle image, mais le Soleil ne se « lève » jamais. C’est la Terre qui, basculant vers l’est, ET DONC D’OUEST EN EST, fait apparaître le soleil le matin et s’en cache le soir

Une remarque : si vous êtes tenté de poser la question : « POURQUOI La Terre tourne d’ouest en est ? » abstenez-vous, personne ne le sait.

Votre serviteur

JLG

dimanche 30 mai 2010

Le mot de Jean-Louis


Le plus beau voyage de ma vie.

Chers amis, lecteurs, écrivains, poètes,

Mon honnêteté intellectuelle m’impose de vous dire que je suis atteint d’une maladie incurable, Dieu merci pas contagieuse et donc pas sujette à pandémie, comme cette grippe qui a décimé l’Europe, et dont les millions de doses de vaccins se sont avérées insuffisantes. La maladie dont je suis victime est appelée : maladie du clavier, mieux connue sous le nom de : maladie de Guilhamat.

Quelle est cette maladie ?

Depuis quelque trente ans une sorte de commandement intérieur puissant, irrésistible, m’assigne quotidiennement de m’asseoir devant mon clavier, du chant du coq à celui du rossignol.

Qui ne le comprendrait pas ? j’ai envie d’en guérir. Un malade souhaite toujours sa propre guérison. Je me dis que je dois changer d’air, je m’invente une envie de pays lointains, en parle à ma chère et tendre...

C’est ainsi que ce printemps nous nous sommes évadés. J’avais souhaité loin, très loin, tout là-bas, au bout de la Terre. J’avais rêvé des Marquises, des marchés colorés de Tahiti, des fougères arborescentes de La Réunion, des lagons de Nouvelle-Calédonie... Moins on va très loin, plus on se régale moins, c’est bien connu.



Nous nous sommes retrouvés en Corse.

Bon ! c’est vrai, ce n’était pas aux confins du monde. Deux cents kilomètres et non vingt mille comme les îles de mes rêves... et moins exotique que ce que j’avais souhaité. Et puis en Corse on ne nous a pas accueillis en nous passant un collier de fleurs autour du cou, comme cela est de coutume dans le Pacifique. Notre fuite s’en est trouvée étriquée, mais enfin, la Corse, ce n’était pas si mal. La mer y était belle, La mer, la mer, toujours recommencée... De plus, nous y avons trouvé une maréchaussée particulièrement accueillante, intelligente, pétillante de finesse. Quel QI ces gendarmes ! C’était à vous flanquer des complexes. C’était à se demander pourquoi on crible si souvent de balles la façade dans laquelle ils se cloîtrent, caméras de surveillance à l’appui, alors qu’ils ne pensent qu’au bien d’autrui, qu’à chouchouter les touristes.

Mon drame, hélas ! c’est qu’ayant quitté mon clavier pour la grande bleue, voilà qu’à peine arrivé face aux puretés des horizons marins de l’Île de Beauté, l’absence de mon vieil et cher ami Azerty m’a si bien déclenché des fourmillements au bout des doigts que j’ai dû avoir recours aux conseils d’un pharmacien auquel j’ai décliné ma maladie et ses symptômes, lui suggérant qu’il s’agissait peut-être de la maladie de Guilhamat. Cet homme, front bas, très bas, œil éteint, m’a dit qu’il ne connaissait pas la maladie de Guilhamat, mais que celle-ci présentait les symptômes de la maladie de Furling, et m’a conseillé d’en parler à un médecin.

Mon Père disait qu’il faut savoir prendre les gens pour ce qu’ils sont.

Retour chez nous.

Boîte à lettres débordante des témoignages que notre société travaille dur pour le bien collectif, le bonheur de tous : factures, mots doux du centre des impôts, incontournables invitations à tel ou tel salon du livre, vous savez, ces manifestations organisées au profit des organisateurs de salons du livre où l’on regarde les auteurs assis en rang d’oignons avec l’œil d’une poule qui a trouvé un couteau. J’ai même reçu le courrier d’un éditeur qui m’invitait, moi, modeste auteur provincial, au salon du livre de Paris !

Bref, savez-vous comment cette histoire s’est terminée ? Non ! pas dans le Pacifique, non plus que noyé dans la masse des mille auteurs avides d’une célébrité qu’ils n’auront jamais, et des millions de livres du salon de Paris. Oui, savez-vous comment cela s’est terminé, amis lecteurs, écrivains, poètes ? Allez, je vous le dis car je sais que vous ne devinerez jamais :

Je me suis assis devant mon clavier et je suis reparti pour le plus beau voyage de ma vie.

lundi 29 mars 2010

Biographie



Nourri dès son enfance des livres d'auteurs précurseurs du roman policier contemporain, Poe, Conan-Doyle, Leblanc, Christie, Leroux, Curwood, Verne... et des récits passionnés d'un père alpiniste, Jean-Louis Guilhamat grandit avec deux amours : l'énigme policière et la montagne. Devenu romancier de fiction, on retrouve dans ses livres le besoin de mêler ces deux disciplines.

En 1986, il crée le personnage de Clovis Allard, détective privé, homme souvent redouté, au charisme tranquille, pilier des onze ouvrages de la collection populaire Policier-Montagne. D’abord reçu chez trois éditeurs, il décide de voler de ses propres ailes en 1997 en créant les éditions Les Ruisselets dont la vocation est essentiellement la vente par correspondance.

« J’ai une formation scientifique. Paradoxalement, écrire des romans de fiction, démarche essentiellement littéraire, m'a toujours été une exigence. Donner vie à une idée c’est ouvrir un monde, un défi à mon imagination au regard de deux objectifs que je me fixe au seuil de chaque ouvrage : scénario à suspens, scènes fortes dans lesquelles mon détective privé rencontre énigme, amour et risque mortel, avec la montagne en toile de fond. Passionnante est la tâche de façonner dans sa tête des aventures moins banales que la vie quotidienne. Un peu aisée, il est vrai : à faire vivre, mourir, gagner, souffrir, rire, aimer, assis devant son clavier, on ne court jamais que le risque d'ankylose ! »

dimanche 31 janvier 2010

Le livre mène à tout...

Bonjour,

J’ai un petit faible pour le roman policier intitulé : « L’HOMME QUI MARCHAIT AU FOND DU LAC ». Je trouve le titre original, le scénario attractif, le style efficace. Et puis...

Je suis une dévoreuse de livres principalement par goût, également parce que je suis professeur de lettres. Je lis tout : classiques, romans, romans policiers, autobiographies, romans autobiographiques... et même la poésie.

Janvier 2000 : une collègue m’appelle, me dit qu’elle a un ami, un certain Jean-Louis Guilhamat, qui cherche à renouveler son comité de lecture, faire corriger un manuscrit avant de le publier. Elle sait que je lis beaucoup, qu’avant d’enseigner j’ai travaillé chez un éditeur parisien comme lectrice correctrice, elle a pensé à moi.

Je savais qu’il existait un Jean-Louis GUILHAMAT, j’avais déjà lu sa prose, j’avais eu sa fille en classe. Curieuse, j’appelle ce monsieur, il me fixe un rendez-vous chez lui. J’y viens en petit tailleur et escarpins, craignant d’avoir affaire à un vulgaire dragueur. Nous commençons par nous donner du « monsieur-madame », nous nous vouvoyons bien sûr, ce monsieur m’explique poliment ce qu’il attend de moi, me confie son manuscrit. Nous discutons, il était si peu dragueur que c’en était vexant. Nous prenons le café, rions de propos futiles, peu à peu nous nous appelons par nos prénoms. Contrairement à moi, Jean-Louis a le tutoiement facile. Nous nous quittons bons amis.

Lu et jugé « L’HOMME QUI MARCHAIT AU FONT DU LAC », je l’appelle pour lui en parler. Plus tard il me rappelle pour que je lui en parle encore, il me rend visite. J’habite un chalet dans un village d’altitude, il le trouve beau, évite le sempiternel cliché : « C’est gentil chez toi » qui m’aurait déçu, le courant passe. Les affinités sont ce qu’elles sont... ou ce qu’elle ne sont pas. Nous nous revoyons régulièrement.

La suite ? Est-il besoin de la raconter ? Aujourd’hui dix ans de vie commune. Jean-Louis cherchait une correctrice, il a trouvé une compagne et une correctrice, mon attachement pour « L’HOMME QUI MARCHAIT AU FOND DU LAC » a gardé tout son lustre.

Amitiés

samedi 30 janvier 2010

Bonjour - Présentation

Bonjour,

Bienvenue sur ce blog. Je m'appelle Solange, mais mes ami(e)s me donnent des tas de diminutifs ou surnoms: Sol, Solsi, Sissi, Princess' (c'est pour rire!!!)

Ce blog est associé au site http://www.jean-louis-guilhamat.com

Jean-Louis Guilhamat, c'est mon compagnon, que j'appellerai JL par commodité! Bien que chimiste de formation et de métier, il écrit depuis sa jeunesse, principalement des romans policiers ou autobiographiques.

Ce blog est donc destiné à promouvoir les ouvrages du site et à les vendre, mais je ne vous parlerai pas que de ça. Je vous raconterai aussi les anecdotes de notre TPE (Très Petite Entreprise, nous ne fonctionnons qu'à deux!) La genèse des livres, nos galères, nos satisfactions, et aussi notre vie quotidienne.

Au plaisir de vous lire. Amitiés.

PS: Pour les nul(le)s en informatique comme moi, vous pouvez déposer un commentaire en cliquant sur le titre de chaque article!

mardi 26 janvier 2010

Le plus grand voyage de ma vie




J'espère ne pas avoir la malchance de mourir un jour.
Mais si cela devait m'arriver,
je n'aurais à me plaindre que de ne pas avoir vécu plus longtemps.

Je dédie cet ouvrage à tous ceux que la vie émerveille.

                                JLG



Extrait

– C'est où ?

– En Ardèche, dans les montagnes. On vous expliquera plus tard.

«Plus tard» aussi revenait souvent dans les explications de ma Mère. Micheline et moi détestions cette expression. Nous, ce que nous voulions, nous le voulions tout, et tout de suite.

– C'est où l'Ardèche ?

Mon Père qui aimait et, de ce fait, connaissait la géographie, est intervenu sur un regard de ma Mère lui demandant de prendre le relais.

– L'Ardèche est un département français du Massif Central. Et La Louvesc est au nord de ce département, à mille cinquante mètres d'altitude, et à trois cents kilomètres de Marseille. Ce village est connu parce qu'un certain Jean-François Régis, dont on a fait un saint, a eu, en 1640, la bonne idée d'y mourir, offrant à ce haut pays une richesse considérable appelée pèlerinage.

Nous, de ce saint Régis, on s'en moquait. En revanche, la distance de trois cents kilomètres nous a laissés sans voix.

– Le Massif Central non plus, vous ne l'avez pas appris à l'école ?

– Ça oui ! C'est au milieu de la carte, et y a des volcans !

– Pas de volcans où nous allons. Juste du bon air. D'ailleurs les volcans du Massif Central sont éteints depuis longtemps. Pour nous rendre à La Louvesc, nous devrons prendre le train pendant quatre heures, puis le car pendant trois heures.

Notre ébahissement a viré à l’émerveillement. Nous n'avions jamais pris le train. Nous ne connaissions de ce moyen de locomotion qu'une longue, fumante et bruyante chenille que, depuis la terrasse de La Provençale, nous voyions, à heures fixes, passer au loin, dans le sillon de la vallée de l'Huveaune.

Beaucoup d'autres questions ont fusé de nos bouches. Mon Père y a répondu de son mieux, mais il était visible que sa préoccupation première était d'emmener, par le simple moyen des transports en commun, une malle pleine de linge, une épouse, et trois enfants en bas âge, dans une des contrées les plus reculées de France.

Micheline et moi sommes allés nous asseoir sur la deuxième marche de l'escalier de l'entrée (c'était toujours la deuxième), qui nous servait de mini forum lorsque nous devions débattre d'un sujet grave. Nous étions un peu abasourdis et beaucoup rêveurs. Ce qui nous avait le plus frappés était la durée pour laquelle nous partions : trois mois. Et puis, faute de le connaître, nous nous sommes mis à inventer ce monde mystérieux où nous nous rendions. Il n'y aurait peut-être pas la mer. Si c'était pas, c'était dommage. Micheline a émis un doute quant à la présence d'une mer dans le Massif Central, mais elle n'a néanmoins pas complètement écarté cette hypothèse.

Et puis nous avions entendu parler de «bon air». Ce bon air nous intriguait. Il nous laissait entrevoir que nous n'avions pas tout compris, car nous savions bien que l'air ne se mangeait pas.

L'altitude de mille cinquante mètres nous impressionnait aussi beaucoup. Presque autant que les trois mois de séjour prévus «là-haut». L'altitude d'une montagne était une notion que nous ne possédions qu'incomplètement, mais dont nous connaissions l'essentiel. Nos maîtres d'école nous en parlaient, notre Père aussi. Nous savions, par exemple, que zéro mètre d'altitude était le niveau de la mer Méditerranée, et qu'on mesurait la hauteur des montagnes à partir de la surface de cette mer de Marseille, dans l'anse de la Fausse-Monnaie, en amont du pont du Petit-Nice, parce que, dans cette calanque, il n'y avait pas de vagues, et donc que la barque transportant les hommes qui mesuraient les montagnes ne risquait pas de chavirer.

Mais, évidemment, la grande inconnue restait de savoir comment on s'y prenait pour réaliser une telle opération. Si les montagnes avaient été juste au-dessus de la calanque et à pic, il n'y aurait eu qu'à monter sur la montagne dont on voulait mesurer la hauteur, attacher une pierre au bout d'une ficelle, laisser descendre la ficelle jusqu'à ce qu'elle touche l'eau, puis mesurer la longueur de la ficelle. Mais aucune montagne n'était au-dessus de l'anse de la Fausse-Monnaie, et en tout cas pas le Massif Central. De cela, nous étions sûrs.

Les sentiers flamboyants





Le fil n'est pas coupé,
je suis seulement passé dans la pièce à côté.
Pourquoi serais-je hors de votre pensée simplement parce que je suis hors de votre vue,
juste de l'autre côté du chemin.

         Canon Henry Scott-Holland



EXTRAIT




— Et n'oubliez surtout pas, nous a lancé mon Père lorsque, moi à la barre, nous avons pris les pédales et notre essor : E égale toujours : MC² !

Lui qui ne savait que sourire, à ce moment-là, je me souviens qu'il riait à belles dents.

Les premiers instants ont été hasardeux. Pour pédaler en avant, cela a marché du premier coup, car nous avons vu la petite plage du fond de la calanque s'éloigner lentement, et mon Père qui, debout, bras croisés, jugeant de notre aptitude à naviguer, devenir de plus en plus petit. Néanmoins, il nous a fallu louvoyer durant quelques tours de pédales pour assimiler cette histoire de tirer la barre du côté où il ne fallait pas tourner.

Cette absurdité admise parce que prouvée, la suite a été merveilleuse. Les sensations que nous éprouvions étaient nouvelles. Notre pédalo flottait bien sur l'eau, il avançait normalement, les falaises de la calanque défilaient doucement vers l'arrière, la houle nous berçait, Sissi chantait :

"À la claire fontaine,

m'en allant promener,

j'ai trouvé l'eau si claire

que je m'y suis baignée.

Il y a longtemps que je t'aime,

jamais je ne t'oublierai..."

Toutefois...

Toutefois, le temps passant, nous avons constaté que si pédaler sur un pédalo avait un côté innovant qui ne manquait pas d'intérêt, c'était indubitablement plus fatigant que de pédaler sur un vélo, cela, de plus, pour aller moins vite. Il faut dire que sur les pédalos «d'avant», mal profilés, lourds parce qu'en acier, il fallait pédaler plus fort que sur les pédalos d'aujourd'hui pour aller à la même vitesse. (Les pédalos modernes sont en matière plastique, on s'y fatigue moins. J'ai même vu des pédalos sans pédales, pourtant appelés pédalos, équipés d'une batterie actionnant un moteur électrique, lui-même actionnant une hélice, permettant de ne plus se fatiguer du tout.)

Alors, forcément, les chansons de Sissi ont un peu perdu de leur allant, puis beaucoup, jusqu'à cesser complètement. Chanter nécessitait une dépense d'énergie qu'il fallait garder pour appuyer sur les pédales. À vélo, par exemple, mon Père ne chantait que dans les descentes où il ne pédalait pas, mais sur la mer, il n'y avait pas de descentes... du moins sur celle où nous pédalions.

Je me suis rendu compte que Sissi perdait du ressort car un pédalo est ainsi fait que, les deux pédaliers étant solidaires, si un pédaleur appuie moins que l'autre sur les pédales, l'autre pédaleur est contraint d'y appuyer plus énergiquement pour faire avancer la machine.

J'ai tenté de la doper :

— Pédale plus fort, Sissi ! Plus on pédale moins fort, moins on avance plus vite !

— Pfff ! Suis fatiguée, Janou. Ton Papa a dit qu'Archimède viendrait nous pousser. Qui c'est, celui-là ? Et où est-il ?... On devrait retourner... Ou alors, il faudrait qu'on s'arrête un moment. Je te jure, je n'en peux plus.

L'embouchure de la calanque sur la haute mer n'était pas loin. La houle devenait plus forte. Elle nous arrivait par le travers, nous poussant lentement à la côte. J'ai dirigé notre esquif sur un escarpement rocheux presque vertical, ai tiré à moi un filin enroulé sous mon siège, me suis glissé à califourchon sur le flotteur droit qui faisait du Yo-Yo au gré de la houle, ai (nanti de l’expérience du plateau) plus bien que mal amarré notre pédalo au tronc d'un jeune pin qui avait poussé dans une anfractuosité de la roche.

Sissi a fait ouf !

Elle a regardé autour d'elle. Le paysage était beau, et ses yeux disaient qu'elle le trouvait tel. Elle savourait la respiration de la mer et la brise du large.

Puis, d'abord hésitante, elle est venue me rejoindre sur mon flotteur, sans doute à la recherche d'une sensation nouvelle, bien loin de se douter que cela posait un problème de répartition des poids. À gauche du pédalo, un flotteur. Au milieu, deux sièges vides. À droite, au bout de l'autre flotteur, deux petits corps qui ne devaient pas être bien lourds, mais dont le poids, activé par l'effet de basculement produit par la houle, a suffi à faire chavirer notre embarcation.

En terme lexicologique, la houle est un mouvement ondulatoire plus ou moins prononcé à la surface de la mer.

Il faut savoir qu'un rocher vertical frappé par la houle accentue le phénomène. Si, de surcroît, le rocher vertical comporte, juste sous la surface, un conduit débouchant dans une cavité, au moment de la houle descendante (creux de la vague, reflux...), l'eau contenue dans le conduit est vivement aspirée côté mer, et inversement, au moment de la houle montante, l'eau est refoulée à l'intérieur du conduit, et donc à l'intérieur de la cavité, en vertu du principe des vases communicants.

Au moment précis où nous prenions le bouillon, notre malchance a été que la houle, au plus bas de son régime descendant, revenait à son régime montant, nous propulsant dans un trou de la paroi dont nous ne soupçonnions pas l'existence, Sissi accrochée à moi, et autant que moi, retenant son souffle, tous deux attendant impuissants la suite des événements... sans penser un instant aux régimes ascendants et descendants, et moins encore aux vases communicants.

Toussant, crachant, nous avons pris pied sur un sol onduleux et dur, où l'on ne voyait plus la mer.

— Sissi ! Ça va Sissi ?

— On est où, Janou ?

— Ouf ! Tu t'es pas noyée... C'est la mer qui nous a poussés ici.

— On est où ?

L'eau du trou d'où nous sortions diffusait une lumière opalescente. On y voyait clair. J'ai regardé autour de moi.

— On dirait une grotte...

Nous avions en effet été refoulés dans une petite cavité vaguement circulaire et de faible hauteur. La réaction de Sissi aurait logiquement dû être une réaction d'étonnement, voire de peur, mais :

— Oh, non ! Pas encore une grotte ! J'en ai assez des grottes !

— Oui, mais celle-là, elle est sous la mer. Elle est pas pareille que les autres... Et puis on n'a pas fait exprès d'y venir, tu vois bien ! Pas la peine de te mettre en colère, enfin !

— Oui, mais c'est quand même une grotte !

Non, elle ne s'était pas noyée. Elle était même restée en pleine possession de ses attributs de petite femme. Elle a regardé autour d'elle.

— En plus, il y a des crabes ! Les crabes, je n'aime pas beaucoup ça.

De petits crabes, sans doute effrayés par notre présence dans ce trou qu'ils croyaient leur, couraient en effet en tout sens.

— T'en fais pas. C'est que des favouilles. Mon Père dit que les petites bêtes ont jamais mangé les grosses. Alors, elles nous mangeront pas.

— On n'est pas des grosses bêtes, nous !

— D'accord, mais on est plus gros que des petits crabes, enfin, Sissi !

— Oui, mais des petits crabes, il y en a beaucoup, et les grosses bêtes sont toutes seules ! Un jour, j'ai vu des fourmis manger un hanneton !

— Allez, n'aie pas peur, va... Tiens, ils sont partis, les crabes. Regarde, y en a plus. C'est eux qui ont eu peur de nous.

De fait, les petits arthropodes avaient prudemment regagné leur trou. Cela a semblé la rassurer. De drôles de dessins sur les murs nous les ont fait oublier. On aurait dit des vaches, des taureaux, de bizarres bêtes à cornes. Les observant, Sissi a fait remarquer :

— Tu as vu, on dirait des grosses vaches. Celui qui les a dessinées ne sait pas bien dessiner. Les vaches n'ont pas une bosse sur le dos.

J'ai mieux regardé les singuliers graffitis.

— C'est vrai que c'est pas très beau, ai-je convenu. Et puis, quelle idée de dessiner des vaches dans une grotte qui est sous la mer !

— Comment allons-nous sortir d'ici, Janou ?

L'heure, en effet, était certainement plus à se poser cette question qu'à approfondir celle des vaches sur les murs.

J'ai regardé le puits oblique qui nous avait propulsés dans la grotte. L'eau y montait très haut, puis descendait très bas. Une respiration régulière sans cesse renouvelée. On voyait bien la lumière du soleil, côté mer. Et même quelque chose qui devait bien être l'ombre de notre pédalo renversé, dansant sur les vagues.

— Il faut retourner par où on est venu, ai-je dit. Il faut nager sous l'eau, quoi. Y a pas d'autres moyens.

— Puisque la mer nous a poussés ici, elle ne nous repoussera pas au pédalo. Elle nous repoussera ici.

Mais elle a réfléchi :

— Ou alors, comme elle monte et descend, il faudra se dépêcher de sauter dans le trou lorsqu'elle sera descendue.

— Crois pas, ai-je émis. Si on saute quand l'eau est en bas, elle va nous ramener dans la grotte...

— Mais non ! Si elle est en bas, elle ne pourra pas nous ramener en haut, puisqu'elle sera en bas.

Aujourd'hui encore, la logique féminine m'émerveille.

— Écoute-moi Sissi : quand l'eau est en bas, c'est qu'elle va remonter tout de suite. Alors, si on saute dans l'eau d'en bas, elle nous fera remonter en haut, et on se retrouvera ici. Par contre, quand l'eau est en haut, elle peut pas aller plus haut qu'en haut. Alors, forcément, elle redescendra. Tu as qu'à voir. Alors, si on saute dans l'eau d’en haut, on pourra pas remonter avec elle puisqu'elle redescendra. Alors, puisqu'elle redescendra, nous, on redescendra avec elle. C'est comme lorsqu'elle nous a poussés ici, sauf que c'est le contraire. Et puis ensuite, quand on sera sorti de la grotte, comme ce sera juste le moment où elle remontera, on s'agrippera au pédalo pour pas remonter avec elle. Après, on n'aura plus qu'à reprendre le pédalo. C'est tout simple, non ?

— Il est à l'envers, le pédalo !

Je n'attendais pas le coup.

— Pas grave. On le remettra à l'endroit.

— On ne pourra pas. Il est trop lourd.

— Si on peut pas, on s'accrochera à lui, on le poussera en nageant, et on le ramènera à la plage. Tu sais Sissi, nager pour faire avancer un pédalo, ou pédaler pour faire avancer un pédalo, c'est pareil.

— Pareil, ça non. C'est plus facile de nager sans pousser un pédalo que de nager en poussant un pédalo...

— Là, franchement, je doute. Quand on nage en poussant un pédalo et qu'on est fatigué, on peut s'accrocher au pédalo pour se reposer sans nager et sans se noyer. Quand on nage sans pousser un pédalo, on peut s'accrocher à rien. Alors, même si on est fatigué, on est obligé de nager quand même.

— ... Et puis d'ailleurs, je n'ai rien compris à ton explication d'eau d'en haut qui est en bas, qui ne monte pas plus haut qu'en haut...

J'ai tenté, en désespoir de cause :

— Mon Père a dit : E égale M P deux. Je t'explique...

— Moi, il me semble qu'il a dit : M C deux.

— Ah non ! Il a dit : M P deux, je te jure !

— Pourquoi tu me dis ça ?

— Oh, c'est pas compliqué : E c'est l'Eau, M c'est Monter, P c'est Plonger, et Deux c'est nous Deux ! Tu as compris, Sissi ?

Non, elle n'avait pas compris. Comment aurait-elle pu ? Mais elle avait confiance en moi, et a fini par admettre que ma solution était la bonne simplement parce que je l'avais formulée. Adorable Sissi.

— Bon, d'accord, a-t-elle consenti. Mais alors, tu me prends sur ton dos.

— Oh ça, c'est pas un problème !

Loin de me douter que la poussée d'Archimède (encore elle) me faciliterait aussi bien la tâche que si j'avais plongé seul, je n'en étais évidemment pas convaincu. Je pensais plutôt que j'allais être deux fois plus lourd, et par conséquent, que nous risquions tous deux de sombrer dans les abysses de la calanque.

— J'ai un peu peur, Janou.

— Mon Père dit qu'il faut jamais avoir peur.

— Oui, mais ton Père, en ce moment, il est tranquillement en train de prendre le soleil, pendant que nous allons peut-être nous noyer ! Et en plus j'ai froid !

— Mon Père dit que la peur est laide.

— Oui, mais moi je suis pas laide, et j'ai peur quand même !

— Mon Père dit que le plus dangereux c'est pas la mer. Il dit que c'est le lit, parce que tous les gens meurent dans leur lit !

— Je vais pas mourir, dis Janou ?

— Oh fan ! Arrête de toujours dire que tu vas mourir ! Ça commence à faire rengaine, je te jure. C'est sûr qu'un jour tu mouriras. Et moi aussi, d'ailleurs. Mais c'est pas maintenant. C'est dans longtemps. Très longtemps. Tu compliques toujours tout avec tes histoires de mourir. Il faut parler de la vie, pas de la mort, enfin ! La vie, c'est qu'y a du ciel bleu, des fleurs, des arbres, la mer, des cigales... Allez, zou ! Accroche-toi bien, ferme tes yeux, ton nez, ta bouche, et meurs pas, voilà tout !

— Il n'y a pas de ciel bleu, ici ! Et des cigales, non plus ! Et puis la mer, j'aurais préféré qu'elle n'y soit pas non plus, comme ça on aurait pu rentrer à pied !

Il est des moments, dans la vie, où une attitude dite courageuse n'apparaît, en la jugeant avec du recul et l'esprit froid, qu'avoir été un réflexe irraisonné difficilement assimilable au courage, notion, au demeurant, sur laquelle on pourrait disserter longtemps sans en venir à bout. Oui, Sissi avait peur, c'était bien vrai. Et moi, je n'en menais pas large. Et ce soir-là, ce n'était certainement pas le courage, mais l'évidence de n'avoir que le choix du plongeon, qui a fait que Sissi a sauté sur mon dos et s'est agrippée à mon cou au moment où la mer promettait de revenir vers nous.

Les aventures de Clovis Allard





Sept romans policiers du même auteur dont l’action se déroule dans les massifs montagneux et villages de Haute-Provence.

Au fil des enquêtes d’un détective au charisme tranquille, parfois redouté : la découverte d’un gisement d’or et les convoitises criminelles qui en découlent, l’assassinat d’un prince slave sur le sol provençal, l’étrange pouvoir des yeux d’une harde de loups, les eaux de jouvence perfides d’un lac de montagne, les secrets profanes d’une communauté religieuse, une enquête à rebondissements sur le meurtre d’un maire de village, l’incroyable histoire d’une jeune femme capable de commander au ciel la pluie ou le beau temps.

Le mélèze rouge

Le piège de Sylvestre

Noël à Chanteloup



L’homme qui marchait au fond du lac

Clovis et la sainte

Le meurtre de Célestin Montegnat

La faiseuse de pluie

Les peupliers meurent aussi




Il est des désastres qui sourdent lentement
sans que l'on n'ait conscience
d'oeuvrer à les construire.

JLG

Extrait

Je tends l’oreille à une éventuelle approche du tueur, n’entends qu’une chouette, le bruit lointain d’un avion, l’éternel souffle de La Grave qui glisse dans son lit en se fichant pas mal des drames humains. À l’est une lueur blanche indique que la lune ne tardera pas à pointer sa frimousse de la crête du Serre.

J’éclaire les environs, ma petite lumière s’arrête sur rien. « Il » a probablement gagné le bois, sachant n’y laisser aucune trace et y jouir de mille hectares de liberté. Que découvrirais-je si cent projecteurs illuminaient tout à coup le pré et la forêt ?

Le bord de la route est terreux, souple, boueux par endroits. Il a bien plu ce soir. Je cherche une empreinte... la trouve. D’abord surpris, j’en deviens incrédule en me baissant pour l’examiner de près.

L’empreinte est celle d’un pied humain nu. Mon arbitre pifométrique évalue sa longueur à une cinquantaine de centimètres, de la pointe du gros orteil au dos du talon. Un pied ogresque comme il ne doit pas en exister beaucoup. L’idée d’un canular m’effleure, je l’abandonne : le cadavre de Régis n’en est pas un.

L’empreinte est parfaitement moulée. Le gros orteil domine : un pied égyptien. Mais cela ne m’avance à rien. Je fais un rapide calcul en me référant à ce qu’on m’a appris à l’école primaire, ce bon vieux temps des tables de multiplications et des règles de trois, ce temps où toute parole de nos instits s’installait pour la vie dans un recoin de nos mémoires : je prends le nombre de ma taille en centimètres, soit : 190, le divise par la dimension de mon pied également en centimètres : 28, et multiplie le quotient obtenu par la longueur de l’empreinte : 50 centimètres, en misant que la taille d’un homme est proportionnelle à la longueur de son pied. À mon sens, l’assise nécessaire à un bipède appelé à se tenir debout est obligatoirement au prorata de sa hauteur, faute de quoi le corps debout choit, ou dans le meilleur des cas se maintient en position verticale dans un équilibre précaire. J’obtiens ainsi l’ahurissante dimension de 339 centimètres, soit 3 mètres et 39 centimètres, correspondant théoriquement à la taille de « Il ».

Avec le même calcul, sachant que moi-même chausse du quarante-trois avec un pied mesurant 28 centimètres, je déduis que l’assassin de Régis, s’il n’allait pas pieds nus, chausserait du 82 !

La lune se lève. Par chance, elle est pleine. Deux choses me paraissent claires : Régis a été surpris par le errant dissimulé dans les végétations de La Grave, il a peut-être voulu fuir, mais le errant ne lui en a pas laissé le temps. Deuxièmement : un homme mesurant 3,39 mètres n’existe pas. Mon calcul est juste, mais il y a forcément un décalage entre lui et la réalité.

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Le piège de Sylvestre





La politique peut être relativement honnête
aux moments où l'Histoire suit un cours paresseux.
À ses tournants critiques,
la seule règle possible est le vieil adage
selon lequel la fin justifie les moyens.

             Arthur Koestler



Extrait

9 décembre.

Nous, les hommes, avons la chance de n’être victimes que de deux types d’individus : les politiciens et les femmes. Je m’autorise cette remarque au seuil de ce récit parce que je suis un homme et que j’ai eu cette chance-là.

Ce 9 décembre, vers neuf heures, je reçois un appel de l’hôtel Matignon à mon agence de Marseille. Une voix féminine me demande de lui confirmer que je suis bien le détective Clovis Allard, ce que je fais, et m’informe que monsieur Charles Garrot, Premier ministre, désire me parler.

Ce n’est pas tous les jours qu’un détective privé reçoit l’appel d’un ministre et encore moins du Premier. Personnellement, n’ayant jamais eu cet honneur, je soupçonne une farce. Je ne coupe cependant pas la communication. Dans mon métier, la politique de l’autruche n’a jamais mené à rien, sauf quelquefois au cimetière.

Après une de ces interminables valses de Strauss entrecoupée de messages me priant de patienter qui font la fortune des Télécoms, un homme se manifeste. Accent rocailleux, sèche formule de politesse d’où transpire l’énervement. Lui aussi me demande de lui confirmer qu’il parle bien à moi, ce que je refais, se présente comme étant Charles Garrot, sans citer sa qualité de patron du Gouvernement, et me déclare avoir besoin de mes services. Quel genre de service ? Un service qui ne se dit pas au téléphone. La conversation qu’il veut avoir avec moi est des plus confidentielles. L’affaire présente un caractère d’extrême urgence, je dois me présenter à Matignon dans les meilleurs délais. Meilleurs délais de quel ordre ? Il m’attend dans l’après-midi, il donne des instructions à l’entrée et à l’accueil. Si j’ai des affaires en cours, comme il l’imagine, elles ne seront retardées que de quarante-huit heures. Si je suis obligé d’annuler certains rendez-vous, j’en serai dédommagé.

La faiseuse de pluie





Pluie: précipitation d'eau atmosphérique
considérée surtout pour son influence, parfois dramatique,
sur la vie et l'activité des hommes.

Extrait

L’appel de Sylvestre Lambert, maire de L’Alpe-Dieu, me désarme. Voici en substance ce que me dit cet homme :

— Le village a besoin de toi, Clovis. Nous sommes en danger.

— En danger ? Comment ça en danger ?

— EN DANGER ! ne consent-il qu’à me crier. Si je t’appelle, c’est parce que je subodore qu’un homme comme toi peut nous tirer d’un mauvais pas ! D’un très mauvais pas !

— Vous subodorez ? Je ne me dérange jamais sans connaître les données d’une affaire. Navré, monsieur le maire.

— Même si le sort de ton village natal dépend de ladite affaire ?

Je tiquerais à moins.

— Vous employez de ces mots...

— Des mots justes. Je maîtrise parfaitement le vocabulaire de notre langue et tu le sais. C’est d’ailleurs moi qui te l’ai appris !

— De quel mauvais sort est donc menacé mon village natal ?

— Le sort, par définition, est un effet néfaste susceptible d’engendrer une catastrophe !

Je l’ai eu comme instituteur et vingt-sept ans après il me parle comme il y a vingt-sept ans. Être à la retraite ne suffit pas pour corriger le fond injonctionnel des dinosaures laïques de l’école « d’avant ». L’ennui c’est qu’il y a vingt-sept ans je n’aimais pas plus ça qu’aujourd’hui.

— Pourquoi ne pas m’en toucher au moins deux mots, monsieur Lambert ?

— Parce que tu ne viendrais pas, Clovis Allard ! Je t’attends ! Et je te prie de faire diligence ! L’affaire présente un caractère d’extrême urgence !

Si ce n’est pas clair, ça a le mérite d’être net. J’hésite. Sylvestre Lambert et moi nous sommes toujours entendus comme chien et chat, mais force m’est de reconnaître que mon ancien instit n’a jamais été un imbécile.

Noël à Chanteloup





Ce qu'on fait par amour
s'accomplit toujours par-delà le bien et le mal.

              Nietzche



Extrait

Je me replonge dans la carte IGN. Un petit point noir symbolisant une habitation marquée Chanteloup figure en effet dans un secteur du massif où les courbes de niveau sont très espacées. Une route y conduit. Il faut prendre à droite au rond-point du 4 Septembre.

Je me remets au volant vers quatorze heures. La neige a marqué une pause. La route de Chanteloup sinue longtemps dans les escarpements de l’Andran, surplombant une agglomération dignoise peu à peu réduite à des dimensions lilliputiennes. La chaussée n’est pas déneigée. Pas de traces de pneus sur le tapis blanc. J’évolue dans un univers cristallin. J’ai l’impression que je n’atteindrai Chanteloup que lorsque je toucherai le ciel. Madame Turner a installé son ermitage dans un monde de pureté. Au sommet d’un raidillon, Chanteloup m’apparaît comme un plan immaculé, faiblement incliné vers la vallée, clos par un haut et fort grillage, et fermé par un portail barreauté. Une planète de glace hermétiquement close. La forêt portée sur la carte est au nord, visiblement à l’intérieur de la propriété. En lisière aval, des bâtiments accrochent l’œil. Je vois un corps d’habitation massif aux volets verts. Sur le devant, une remise sous laquelle brillent les vitres d’une voiture. Seul signe de vie, une fumée blanche sur le toit, malmenée par le vent.

Je descends de voiture et pousse la grille, décidé à faire le reste du chemin à pied pour ne pas profaner cette terre de silence où le bruit d’un moteur semble être sacrilège.

L'Affaire Montegnat





Il y a des honnêtes gens
et leur cas n'est pas clair.

Extrait

10 mai.

L’affaire Montegnat me tombe sur le râble à une période où je viens de conclure discrètement une histoire de kidnapping. La kidnappée était une certaine Marie-Laure Aubois, milliardaire de profession et renommée uniquement de ce fait. Je la cite nommément par pure forme car son nom, sa vie et son kidnapping ne tiennent qu’une place marginale dans ce récit, et passe donc sur les détails de cette lamentable affaire.

Je souffle un peu, rabiboche mon ego émotionnel aux terrasses des cafés, lorsque ma kidnappée décide, en remerciement du service rendu, sans me consulter et très sottement, d’oeuvrer pour la prospérité de mon agence en annonçant l’exploit de son sauveur à un canard que je ne nommerai pas, lequel s’empresse de vendre l’information à des quotidiens nationaux à fort tirage, à savoir : ceux qui paient le mieux.

Le lendemain, ces presses publient l’événement à la une. Le soir, la télévision leur fait écho au Vingt-Heures, et moi, Clovis Allard, je deviens héros, alors que mon métier et mes gènes m’assignent discrétion et modestie.

Fatalement, après un tel tapage médiatique, la police, via ma vieille connaissance le commissaire Aristide Jacquemart, revenu à ses premières amours : le SRPJ de Marseille, me demande des comptes. Fatalement aussi, étant devenu demi-dieu national, considérant en outre que la célébrité est une superbe forme de la connerie, mes oreilles commencent à bourdonner et la moutarde à me monter au nez. Fatalement enfin, je me mets à rêver d’évasion.

Ce 10 mai, après moult convocations à l’Hôtel de police et autres poudres d’escampette pour échapper aux paparazzis, je me surprends à lever des yeux rêveurs vers les arbres des avenues, songeant qu’en ma Provence des montagnes le printemps doit avoir meilleure mine que le vert maladif des platanes et des flics marseillais.

L’affaire Montegnat commence là.

Elle commence brutalement sous forme d’un appel téléphonique de ma mère m’annonçant d’une voix guillerette la mort du cousin Célestin, de Saint-Amand-de-Beauvoir, en Provence du Verdon.

La pierre d'Apocalypse





La vengeance
est encore la forme la plus sûre de la justice.

            Becque



Extrait

Le début de ce que les médias ont appelé L’affaire Malleval se déroule à la mi-octobre, à l’Alpe-Dieu, mon village natal, arrosé par le torrent de la Grave, comme si cette agglomération de montagne au nom audacieux avait été entourée de rouge sur la carte des tracasseries Célestes.

Les tracasseries sont d’abord pour mon ami de toujours, Georges Lefort, directeur de recherches au CNRS, à la délégation régionale de Marseille, lui-même natif de l’Alpe et possédant en ce haut pays propriétés bâties et vastes terres de famille en amont du village, au lieu-dit Malleval.

Qu’il soit encore rappelé ici que le village de l’Alpe-Dieu, site de pèlerinage à sainte Victoire Lacombe, possédait jadis au centre même de l’agglomération un lac aujourd’hui asséché et transformé en parking pour permettre le stationnement des voitures et cars des pèlerins qui affluaient alors.

Mais à l’Alpe-Dieu, comme au reste dans beaucoup d’autres localités où la sainteté fut créatrice de richesses, la montée du matérialisme a terni l’auréole de sainte Victoire, réduisant ses dévots comme peau de chagrin. Le village étant de ce fait contraint de se tourner vers d’autres sources de revenus ou de croupir dans le déclin, l’idée gagne peu à peu les esprits de redonner un lac au village pour générer une autre forme de tourisme basée non plus sur la spiritualité, mais sur les sports et divertissements aquatiques. Ce nouveau plan d’eau serait plus étendu que le précédent qui n’était somme toute qu’une grande flaque d’eau, et le but de l’opération évidemment ambitieux : camping, véliplanchisme, canotage, pêche, baignade aux périodes de fortes chaleurs, éventuellement patinage l’hiver.

Le premier drame, celui qui déclenche tout, naît du constat que le seul emplacement du territoire de la commune propice à l’implantation d’une retenue pouvant former un lac (resserrement clusien de la vallée, alimentation en eau par un torrent exempt de limons au débit moyen généreux de dix-sept mètres cubes par seconde, berges aux pentes douces exposées au sud), se situe à Malleval, très exactement sur les terres, maisons d’habitation et dépendances de mon ami Georges, construites là à des fins agricoles par les Templiers, dit-on.

On étudie le projet en paroles d’abord, sur le terrain ensuite.

Basé comme moi à Marseille, mais travaillant en tout point de la planète, Georges ne séjourne que rarement à Malleval. Homme au coeur pur, naïf, altruiste, à cent lieues d’imaginer que pendant ses longues absences une faune administrative et technicienne radiographie sol et site de ses propriétés, il tombe des nues en se voyant un jour proposer le rachat de Malleval par la municipalité de l’Alpe-Dieu. On évoque l’agonie du village, on lui décrit le projet qui doit lui redonner essor : un lac artificiel de deux cent dix hectares de forme triangulaire qui... qui, une fois en eau, submergerait malheureusement le domaine de Malleval dans sa totalité.

On met d’abord des gants pour parler à ce chercheur notoire qui inspire le respect et qu’on s’apprête à déposséder de ses biens ancestraux. Puis, se heurtant à un refus catégorique, les esprits s’échauffent, le ton monte. Un dimanche où l’on sait Georges chez lui, les villageois, commerçants en tête, forment un cortège et se rendent à Malleval. Les semaines passant, ils sont devenus agressifs. Leur plan d’eau du bonheur, ils le veulent, ils sont fermement décidés à bouter l’opposant hors de ses terres. Ce dimanche-là, Georges qui ne s’est jamais soucié que de mettre la Science au service de l’humanité, entend l’humanité lui vomir des insultes. Il se trouve même deux ou trois bétonneurs concernés par la construction du barrage pour lui glisser à l’oreille que les vieilles demeures brûlent comme de l’amadou. Ulcéré, mais de nature combative, Georges en campe de plus belle sur son refus de vendre ses biens.

Le lendemain, l’utilité publique du plan d’eau de Malleval est reconnue lors d’un conseil municipal extraordinaire, l’expropriation de Georges Lefort votée.