Jean-Louis Guilhamat, Editions Les Ruisselets

samedi 12 juin 2010

Le mot de Jean-Louis

MES AMIES LES CIGALES

À l’âge de neuf ans, attraper les cigales, je savais faire, et trouvais ces captures amusantes.

Chez nous, dans le silence de notre « campagne », ces hémiptères étaient facilement détectables de par les gzzz-gzzz intermittents du mâle pour appeler la femelle, bien connu des Provençaux. Moi, faisant référence à la fable de La Fontaine, croyais évidemment qu'elles chantaient tout l'été seulement pour ce plaisir-là, puis, se trouvant fort dépourvues, mouraient de faim quand la bise fut venue.

La première approche m’était facile, mais devenait délicate au fur et à mesure que se réduisait l’espace entre ce craqueteur très méfiant et moi. Je savais avoir été détecté quand, m'avançant toujours plus lentement pour ne pas effrayer ma proie, celle-ci, soudain sur le qui-vive, arrêtait ses vocalises, prête à s'envoler.

La cigale a un grand champ de vision, mais n'a quand même pas des yeux derrière la tête. Je le savais par expérience. Je devais donc m’approcher par derrière exactement, puis, l'insecte à portée de main, le happer d'un geste vif, comme on attrape une mouche. Une fois sur deux, ça marchait. Le succès survenait quand la cigale s'envolait à la rencontre de ma main, l'échec lorsqu'elle fuyait dans l'autre sens.

Une autre méthode qui marchait mieux consistait à plaquer prestement la main sur le dos de la cigale de façon à l'immobiliser avant de l'empoigner, mais j'avais fini par renoncer à cette façon de faire car, neuf fois sur dix, la bête se trouvait si bien estourbie par la violence du choc que je ne tenais plus qu'un insecte agonisant, rendant ma prise sans intérêt.

Que gagnais-je en ces captures ? La satisfaction d'avoir capturé une bestiole qui, de par son ramage amusant, avait un côté magique. Également, fermement tenue par les ailes, je parvenais à la faire chanter en lui grattouillant l'abdomen avec un brin de paille. Je ne comprenais pas pourquoi une cigale remettait ses gzzz-gzzz lorsqu'on lui grattait le ventre, alors qu'elle ne pouvait qu'être terrorisée par le fait même de sa capture, mais ainsi en était-il toujours, et le constater en riant me suffisait.

Puis, lorsque la lassitude venait, je rendais «délicatement» la liberté à cette pauvre bête forcée de chanter... non sans lui avoir planté un brin de folle avoine, ou un espigaou, dans le derrière, pour suivre des yeux son vol devenu lourd et lent, et rire aux éclats de cette sorte d'hélicoptère qui finissait par s'écrouler d'épuisement et de douleur, pour, inéluctablement, mourir à la façon des suppliciés du pal.

Inutile de préciser que je ne partage pas cette façon d'envisager l'amitié!
Les enfants sont vraiment cruels!!! Mais ça, on le savait déjà!

mardi 26 janvier 2010

Le plus grand voyage de ma vie




J'espère ne pas avoir la malchance de mourir un jour.
Mais si cela devait m'arriver,
je n'aurais à me plaindre que de ne pas avoir vécu plus longtemps.

Je dédie cet ouvrage à tous ceux que la vie émerveille.

                                JLG



Extrait

– C'est où ?

– En Ardèche, dans les montagnes. On vous expliquera plus tard.

«Plus tard» aussi revenait souvent dans les explications de ma Mère. Micheline et moi détestions cette expression. Nous, ce que nous voulions, nous le voulions tout, et tout de suite.

– C'est où l'Ardèche ?

Mon Père qui aimait et, de ce fait, connaissait la géographie, est intervenu sur un regard de ma Mère lui demandant de prendre le relais.

– L'Ardèche est un département français du Massif Central. Et La Louvesc est au nord de ce département, à mille cinquante mètres d'altitude, et à trois cents kilomètres de Marseille. Ce village est connu parce qu'un certain Jean-François Régis, dont on a fait un saint, a eu, en 1640, la bonne idée d'y mourir, offrant à ce haut pays une richesse considérable appelée pèlerinage.

Nous, de ce saint Régis, on s'en moquait. En revanche, la distance de trois cents kilomètres nous a laissés sans voix.

– Le Massif Central non plus, vous ne l'avez pas appris à l'école ?

– Ça oui ! C'est au milieu de la carte, et y a des volcans !

– Pas de volcans où nous allons. Juste du bon air. D'ailleurs les volcans du Massif Central sont éteints depuis longtemps. Pour nous rendre à La Louvesc, nous devrons prendre le train pendant quatre heures, puis le car pendant trois heures.

Notre ébahissement a viré à l’émerveillement. Nous n'avions jamais pris le train. Nous ne connaissions de ce moyen de locomotion qu'une longue, fumante et bruyante chenille que, depuis la terrasse de La Provençale, nous voyions, à heures fixes, passer au loin, dans le sillon de la vallée de l'Huveaune.

Beaucoup d'autres questions ont fusé de nos bouches. Mon Père y a répondu de son mieux, mais il était visible que sa préoccupation première était d'emmener, par le simple moyen des transports en commun, une malle pleine de linge, une épouse, et trois enfants en bas âge, dans une des contrées les plus reculées de France.

Micheline et moi sommes allés nous asseoir sur la deuxième marche de l'escalier de l'entrée (c'était toujours la deuxième), qui nous servait de mini forum lorsque nous devions débattre d'un sujet grave. Nous étions un peu abasourdis et beaucoup rêveurs. Ce qui nous avait le plus frappés était la durée pour laquelle nous partions : trois mois. Et puis, faute de le connaître, nous nous sommes mis à inventer ce monde mystérieux où nous nous rendions. Il n'y aurait peut-être pas la mer. Si c'était pas, c'était dommage. Micheline a émis un doute quant à la présence d'une mer dans le Massif Central, mais elle n'a néanmoins pas complètement écarté cette hypothèse.

Et puis nous avions entendu parler de «bon air». Ce bon air nous intriguait. Il nous laissait entrevoir que nous n'avions pas tout compris, car nous savions bien que l'air ne se mangeait pas.

L'altitude de mille cinquante mètres nous impressionnait aussi beaucoup. Presque autant que les trois mois de séjour prévus «là-haut». L'altitude d'une montagne était une notion que nous ne possédions qu'incomplètement, mais dont nous connaissions l'essentiel. Nos maîtres d'école nous en parlaient, notre Père aussi. Nous savions, par exemple, que zéro mètre d'altitude était le niveau de la mer Méditerranée, et qu'on mesurait la hauteur des montagnes à partir de la surface de cette mer de Marseille, dans l'anse de la Fausse-Monnaie, en amont du pont du Petit-Nice, parce que, dans cette calanque, il n'y avait pas de vagues, et donc que la barque transportant les hommes qui mesuraient les montagnes ne risquait pas de chavirer.

Mais, évidemment, la grande inconnue restait de savoir comment on s'y prenait pour réaliser une telle opération. Si les montagnes avaient été juste au-dessus de la calanque et à pic, il n'y aurait eu qu'à monter sur la montagne dont on voulait mesurer la hauteur, attacher une pierre au bout d'une ficelle, laisser descendre la ficelle jusqu'à ce qu'elle touche l'eau, puis mesurer la longueur de la ficelle. Mais aucune montagne n'était au-dessus de l'anse de la Fausse-Monnaie, et en tout cas pas le Massif Central. De cela, nous étions sûrs.

Les sentiers flamboyants





Le fil n'est pas coupé,
je suis seulement passé dans la pièce à côté.
Pourquoi serais-je hors de votre pensée simplement parce que je suis hors de votre vue,
juste de l'autre côté du chemin.

         Canon Henry Scott-Holland



EXTRAIT




— Et n'oubliez surtout pas, nous a lancé mon Père lorsque, moi à la barre, nous avons pris les pédales et notre essor : E égale toujours : MC² !

Lui qui ne savait que sourire, à ce moment-là, je me souviens qu'il riait à belles dents.

Les premiers instants ont été hasardeux. Pour pédaler en avant, cela a marché du premier coup, car nous avons vu la petite plage du fond de la calanque s'éloigner lentement, et mon Père qui, debout, bras croisés, jugeant de notre aptitude à naviguer, devenir de plus en plus petit. Néanmoins, il nous a fallu louvoyer durant quelques tours de pédales pour assimiler cette histoire de tirer la barre du côté où il ne fallait pas tourner.

Cette absurdité admise parce que prouvée, la suite a été merveilleuse. Les sensations que nous éprouvions étaient nouvelles. Notre pédalo flottait bien sur l'eau, il avançait normalement, les falaises de la calanque défilaient doucement vers l'arrière, la houle nous berçait, Sissi chantait :

"À la claire fontaine,

m'en allant promener,

j'ai trouvé l'eau si claire

que je m'y suis baignée.

Il y a longtemps que je t'aime,

jamais je ne t'oublierai..."

Toutefois...

Toutefois, le temps passant, nous avons constaté que si pédaler sur un pédalo avait un côté innovant qui ne manquait pas d'intérêt, c'était indubitablement plus fatigant que de pédaler sur un vélo, cela, de plus, pour aller moins vite. Il faut dire que sur les pédalos «d'avant», mal profilés, lourds parce qu'en acier, il fallait pédaler plus fort que sur les pédalos d'aujourd'hui pour aller à la même vitesse. (Les pédalos modernes sont en matière plastique, on s'y fatigue moins. J'ai même vu des pédalos sans pédales, pourtant appelés pédalos, équipés d'une batterie actionnant un moteur électrique, lui-même actionnant une hélice, permettant de ne plus se fatiguer du tout.)

Alors, forcément, les chansons de Sissi ont un peu perdu de leur allant, puis beaucoup, jusqu'à cesser complètement. Chanter nécessitait une dépense d'énergie qu'il fallait garder pour appuyer sur les pédales. À vélo, par exemple, mon Père ne chantait que dans les descentes où il ne pédalait pas, mais sur la mer, il n'y avait pas de descentes... du moins sur celle où nous pédalions.

Je me suis rendu compte que Sissi perdait du ressort car un pédalo est ainsi fait que, les deux pédaliers étant solidaires, si un pédaleur appuie moins que l'autre sur les pédales, l'autre pédaleur est contraint d'y appuyer plus énergiquement pour faire avancer la machine.

J'ai tenté de la doper :

— Pédale plus fort, Sissi ! Plus on pédale moins fort, moins on avance plus vite !

— Pfff ! Suis fatiguée, Janou. Ton Papa a dit qu'Archimède viendrait nous pousser. Qui c'est, celui-là ? Et où est-il ?... On devrait retourner... Ou alors, il faudrait qu'on s'arrête un moment. Je te jure, je n'en peux plus.

L'embouchure de la calanque sur la haute mer n'était pas loin. La houle devenait plus forte. Elle nous arrivait par le travers, nous poussant lentement à la côte. J'ai dirigé notre esquif sur un escarpement rocheux presque vertical, ai tiré à moi un filin enroulé sous mon siège, me suis glissé à califourchon sur le flotteur droit qui faisait du Yo-Yo au gré de la houle, ai (nanti de l’expérience du plateau) plus bien que mal amarré notre pédalo au tronc d'un jeune pin qui avait poussé dans une anfractuosité de la roche.

Sissi a fait ouf !

Elle a regardé autour d'elle. Le paysage était beau, et ses yeux disaient qu'elle le trouvait tel. Elle savourait la respiration de la mer et la brise du large.

Puis, d'abord hésitante, elle est venue me rejoindre sur mon flotteur, sans doute à la recherche d'une sensation nouvelle, bien loin de se douter que cela posait un problème de répartition des poids. À gauche du pédalo, un flotteur. Au milieu, deux sièges vides. À droite, au bout de l'autre flotteur, deux petits corps qui ne devaient pas être bien lourds, mais dont le poids, activé par l'effet de basculement produit par la houle, a suffi à faire chavirer notre embarcation.

En terme lexicologique, la houle est un mouvement ondulatoire plus ou moins prononcé à la surface de la mer.

Il faut savoir qu'un rocher vertical frappé par la houle accentue le phénomène. Si, de surcroît, le rocher vertical comporte, juste sous la surface, un conduit débouchant dans une cavité, au moment de la houle descendante (creux de la vague, reflux...), l'eau contenue dans le conduit est vivement aspirée côté mer, et inversement, au moment de la houle montante, l'eau est refoulée à l'intérieur du conduit, et donc à l'intérieur de la cavité, en vertu du principe des vases communicants.

Au moment précis où nous prenions le bouillon, notre malchance a été que la houle, au plus bas de son régime descendant, revenait à son régime montant, nous propulsant dans un trou de la paroi dont nous ne soupçonnions pas l'existence, Sissi accrochée à moi, et autant que moi, retenant son souffle, tous deux attendant impuissants la suite des événements... sans penser un instant aux régimes ascendants et descendants, et moins encore aux vases communicants.

Toussant, crachant, nous avons pris pied sur un sol onduleux et dur, où l'on ne voyait plus la mer.

— Sissi ! Ça va Sissi ?

— On est où, Janou ?

— Ouf ! Tu t'es pas noyée... C'est la mer qui nous a poussés ici.

— On est où ?

L'eau du trou d'où nous sortions diffusait une lumière opalescente. On y voyait clair. J'ai regardé autour de moi.

— On dirait une grotte...

Nous avions en effet été refoulés dans une petite cavité vaguement circulaire et de faible hauteur. La réaction de Sissi aurait logiquement dû être une réaction d'étonnement, voire de peur, mais :

— Oh, non ! Pas encore une grotte ! J'en ai assez des grottes !

— Oui, mais celle-là, elle est sous la mer. Elle est pas pareille que les autres... Et puis on n'a pas fait exprès d'y venir, tu vois bien ! Pas la peine de te mettre en colère, enfin !

— Oui, mais c'est quand même une grotte !

Non, elle ne s'était pas noyée. Elle était même restée en pleine possession de ses attributs de petite femme. Elle a regardé autour d'elle.

— En plus, il y a des crabes ! Les crabes, je n'aime pas beaucoup ça.

De petits crabes, sans doute effrayés par notre présence dans ce trou qu'ils croyaient leur, couraient en effet en tout sens.

— T'en fais pas. C'est que des favouilles. Mon Père dit que les petites bêtes ont jamais mangé les grosses. Alors, elles nous mangeront pas.

— On n'est pas des grosses bêtes, nous !

— D'accord, mais on est plus gros que des petits crabes, enfin, Sissi !

— Oui, mais des petits crabes, il y en a beaucoup, et les grosses bêtes sont toutes seules ! Un jour, j'ai vu des fourmis manger un hanneton !

— Allez, n'aie pas peur, va... Tiens, ils sont partis, les crabes. Regarde, y en a plus. C'est eux qui ont eu peur de nous.

De fait, les petits arthropodes avaient prudemment regagné leur trou. Cela a semblé la rassurer. De drôles de dessins sur les murs nous les ont fait oublier. On aurait dit des vaches, des taureaux, de bizarres bêtes à cornes. Les observant, Sissi a fait remarquer :

— Tu as vu, on dirait des grosses vaches. Celui qui les a dessinées ne sait pas bien dessiner. Les vaches n'ont pas une bosse sur le dos.

J'ai mieux regardé les singuliers graffitis.

— C'est vrai que c'est pas très beau, ai-je convenu. Et puis, quelle idée de dessiner des vaches dans une grotte qui est sous la mer !

— Comment allons-nous sortir d'ici, Janou ?

L'heure, en effet, était certainement plus à se poser cette question qu'à approfondir celle des vaches sur les murs.

J'ai regardé le puits oblique qui nous avait propulsés dans la grotte. L'eau y montait très haut, puis descendait très bas. Une respiration régulière sans cesse renouvelée. On voyait bien la lumière du soleil, côté mer. Et même quelque chose qui devait bien être l'ombre de notre pédalo renversé, dansant sur les vagues.

— Il faut retourner par où on est venu, ai-je dit. Il faut nager sous l'eau, quoi. Y a pas d'autres moyens.

— Puisque la mer nous a poussés ici, elle ne nous repoussera pas au pédalo. Elle nous repoussera ici.

Mais elle a réfléchi :

— Ou alors, comme elle monte et descend, il faudra se dépêcher de sauter dans le trou lorsqu'elle sera descendue.

— Crois pas, ai-je émis. Si on saute quand l'eau est en bas, elle va nous ramener dans la grotte...

— Mais non ! Si elle est en bas, elle ne pourra pas nous ramener en haut, puisqu'elle sera en bas.

Aujourd'hui encore, la logique féminine m'émerveille.

— Écoute-moi Sissi : quand l'eau est en bas, c'est qu'elle va remonter tout de suite. Alors, si on saute dans l'eau d'en bas, elle nous fera remonter en haut, et on se retrouvera ici. Par contre, quand l'eau est en haut, elle peut pas aller plus haut qu'en haut. Alors, forcément, elle redescendra. Tu as qu'à voir. Alors, si on saute dans l'eau d’en haut, on pourra pas remonter avec elle puisqu'elle redescendra. Alors, puisqu'elle redescendra, nous, on redescendra avec elle. C'est comme lorsqu'elle nous a poussés ici, sauf que c'est le contraire. Et puis ensuite, quand on sera sorti de la grotte, comme ce sera juste le moment où elle remontera, on s'agrippera au pédalo pour pas remonter avec elle. Après, on n'aura plus qu'à reprendre le pédalo. C'est tout simple, non ?

— Il est à l'envers, le pédalo !

Je n'attendais pas le coup.

— Pas grave. On le remettra à l'endroit.

— On ne pourra pas. Il est trop lourd.

— Si on peut pas, on s'accrochera à lui, on le poussera en nageant, et on le ramènera à la plage. Tu sais Sissi, nager pour faire avancer un pédalo, ou pédaler pour faire avancer un pédalo, c'est pareil.

— Pareil, ça non. C'est plus facile de nager sans pousser un pédalo que de nager en poussant un pédalo...

— Là, franchement, je doute. Quand on nage en poussant un pédalo et qu'on est fatigué, on peut s'accrocher au pédalo pour se reposer sans nager et sans se noyer. Quand on nage sans pousser un pédalo, on peut s'accrocher à rien. Alors, même si on est fatigué, on est obligé de nager quand même.

— ... Et puis d'ailleurs, je n'ai rien compris à ton explication d'eau d'en haut qui est en bas, qui ne monte pas plus haut qu'en haut...

J'ai tenté, en désespoir de cause :

— Mon Père a dit : E égale M P deux. Je t'explique...

— Moi, il me semble qu'il a dit : M C deux.

— Ah non ! Il a dit : M P deux, je te jure !

— Pourquoi tu me dis ça ?

— Oh, c'est pas compliqué : E c'est l'Eau, M c'est Monter, P c'est Plonger, et Deux c'est nous Deux ! Tu as compris, Sissi ?

Non, elle n'avait pas compris. Comment aurait-elle pu ? Mais elle avait confiance en moi, et a fini par admettre que ma solution était la bonne simplement parce que je l'avais formulée. Adorable Sissi.

— Bon, d'accord, a-t-elle consenti. Mais alors, tu me prends sur ton dos.

— Oh ça, c'est pas un problème !

Loin de me douter que la poussée d'Archimède (encore elle) me faciliterait aussi bien la tâche que si j'avais plongé seul, je n'en étais évidemment pas convaincu. Je pensais plutôt que j'allais être deux fois plus lourd, et par conséquent, que nous risquions tous deux de sombrer dans les abysses de la calanque.

— J'ai un peu peur, Janou.

— Mon Père dit qu'il faut jamais avoir peur.

— Oui, mais ton Père, en ce moment, il est tranquillement en train de prendre le soleil, pendant que nous allons peut-être nous noyer ! Et en plus j'ai froid !

— Mon Père dit que la peur est laide.

— Oui, mais moi je suis pas laide, et j'ai peur quand même !

— Mon Père dit que le plus dangereux c'est pas la mer. Il dit que c'est le lit, parce que tous les gens meurent dans leur lit !

— Je vais pas mourir, dis Janou ?

— Oh fan ! Arrête de toujours dire que tu vas mourir ! Ça commence à faire rengaine, je te jure. C'est sûr qu'un jour tu mouriras. Et moi aussi, d'ailleurs. Mais c'est pas maintenant. C'est dans longtemps. Très longtemps. Tu compliques toujours tout avec tes histoires de mourir. Il faut parler de la vie, pas de la mort, enfin ! La vie, c'est qu'y a du ciel bleu, des fleurs, des arbres, la mer, des cigales... Allez, zou ! Accroche-toi bien, ferme tes yeux, ton nez, ta bouche, et meurs pas, voilà tout !

— Il n'y a pas de ciel bleu, ici ! Et des cigales, non plus ! Et puis la mer, j'aurais préféré qu'elle n'y soit pas non plus, comme ça on aurait pu rentrer à pied !

Il est des moments, dans la vie, où une attitude dite courageuse n'apparaît, en la jugeant avec du recul et l'esprit froid, qu'avoir été un réflexe irraisonné difficilement assimilable au courage, notion, au demeurant, sur laquelle on pourrait disserter longtemps sans en venir à bout. Oui, Sissi avait peur, c'était bien vrai. Et moi, je n'en menais pas large. Et ce soir-là, ce n'était certainement pas le courage, mais l'évidence de n'avoir que le choix du plongeon, qui a fait que Sissi a sauté sur mon dos et s'est agrippée à mon cou au moment où la mer promettait de revenir vers nous.