
La vengeance
est encore la forme la plus sûre de la justice.
Becque
Extrait
Le début de ce que les médias ont appelé L’affaire Malleval se déroule à la mi-octobre, à l’Alpe-Dieu, mon village natal, arrosé par le torrent de la Grave, comme si cette agglomération de montagne au nom audacieux avait été entourée de rouge sur la carte des tracasseries Célestes.
Les tracasseries sont d’abord pour mon ami de toujours, Georges Lefort, directeur de recherches au CNRS, à la délégation régionale de Marseille, lui-même natif de l’Alpe et possédant en ce haut pays propriétés bâties et vastes terres de famille en amont du village, au lieu-dit Malleval.
Qu’il soit encore rappelé ici que le village de l’Alpe-Dieu, site de pèlerinage à sainte Victoire Lacombe, possédait jadis au centre même de l’agglomération un lac aujourd’hui asséché et transformé en parking pour permettre le stationnement des voitures et cars des pèlerins qui affluaient alors.
Mais à l’Alpe-Dieu, comme au reste dans beaucoup d’autres localités où la sainteté fut créatrice de richesses, la montée du matérialisme a terni l’auréole de sainte Victoire, réduisant ses dévots comme peau de chagrin. Le village étant de ce fait contraint de se tourner vers d’autres sources de revenus ou de croupir dans le déclin, l’idée gagne peu à peu les esprits de redonner un lac au village pour générer une autre forme de tourisme basée non plus sur la spiritualité, mais sur les sports et divertissements aquatiques. Ce nouveau plan d’eau serait plus étendu que le précédent qui n’était somme toute qu’une grande flaque d’eau, et le but de l’opération évidemment ambitieux : camping, véliplanchisme, canotage, pêche, baignade aux périodes de fortes chaleurs, éventuellement patinage l’hiver.
Le premier drame, celui qui déclenche tout, naît du constat que le seul emplacement du territoire de la commune propice à l’implantation d’une retenue pouvant former un lac (resserrement clusien de la vallée, alimentation en eau par un torrent exempt de limons au débit moyen généreux de dix-sept mètres cubes par seconde, berges aux pentes douces exposées au sud), se situe à Malleval, très exactement sur les terres, maisons d’habitation et dépendances de mon ami Georges, construites là à des fins agricoles par les Templiers, dit-on.
On étudie le projet en paroles d’abord, sur le terrain ensuite.
Basé comme moi à Marseille, mais travaillant en tout point de la planète, Georges ne séjourne que rarement à Malleval. Homme au coeur pur, naïf, altruiste, à cent lieues d’imaginer que pendant ses longues absences une faune administrative et technicienne radiographie sol et site de ses propriétés, il tombe des nues en se voyant un jour proposer le rachat de Malleval par la municipalité de l’Alpe-Dieu. On évoque l’agonie du village, on lui décrit le projet qui doit lui redonner essor : un lac artificiel de deux cent dix hectares de forme triangulaire qui... qui, une fois en eau, submergerait malheureusement le domaine de Malleval dans sa totalité.
On met d’abord des gants pour parler à ce chercheur notoire qui inspire le respect et qu’on s’apprête à déposséder de ses biens ancestraux. Puis, se heurtant à un refus catégorique, les esprits s’échauffent, le ton monte. Un dimanche où l’on sait Georges chez lui, les villageois, commerçants en tête, forment un cortège et se rendent à Malleval. Les semaines passant, ils sont devenus agressifs. Leur plan d’eau du bonheur, ils le veulent, ils sont fermement décidés à bouter l’opposant hors de ses terres.
Ce dimanche-là, Georges qui ne s’est jamais soucié que de mettre la Science au service de l’humanité, entend l’humanité lui vomir des insultes. Il se trouve même deux ou trois bétonneurs concernés par la construction du barrage pour lui glisser à l’oreille que les vieilles demeures brûlent comme de l’amadou. Ulcéré, mais de nature combative, Georges en campe de plus belle sur son refus de vendre ses biens.
Le lendemain, l’utilité publique du plan d’eau de Malleval est reconnue lors d’un conseil municipal extraordinaire, l’expropriation de Georges Lefort votée.