Le mot de Jean-Louis
Le plus beau voyage de ma vie.
Chers amis, lecteurs, écrivains, poètes,
Mon honnêteté intellectuelle m’impose de vous dire que je suis atteint d’une maladie incurable, Dieu merci pas contagieuse et donc pas sujette à pandémie, comme cette grippe qui a décimé l’Europe, et dont les millions de doses de vaccins se sont avérées insuffisantes. La maladie dont je suis victime est appelée : maladie du clavier, mieux connue sous le nom de : maladie de Guilhamat.
Quelle est cette maladie ?
Depuis quelque trente ans une sorte de commandement intérieur puissant, irrésistible, m’assigne quotidiennement de m’asseoir devant mon clavier, du chant du coq à celui du rossignol.
Qui ne le comprendrait pas ? j’ai envie d’en guérir. Un malade souhaite toujours sa propre guérison. Je me dis que je dois changer d’air, je m’invente une envie de pays lointains, en parle à ma chère et tendre...
C’est ainsi que ce printemps nous nous sommes évadés. J’avais souhaité loin, très loin, tout là-bas, au bout de la Terre. J’avais rêvé des Marquises, des marchés colorés de Tahiti, des fougères arborescentes de La Réunion, des lagons de Nouvelle-Calédonie... Moins on va très loin, plus on se régale moins, c’est bien connu.
Nous nous sommes retrouvés en Corse.
Bon ! c’est vrai, ce n’était pas aux confins du monde. Deux cents kilomètres et non vingt mille comme les îles de mes rêves... et moins exotique que ce que j’avais souhaité. Et puis en Corse on ne nous a pas accueillis en nous passant un collier de fleurs autour du cou, comme cela est de coutume dans le Pacifique. Notre fuite s’en est trouvée étriquée, mais enfin, la Corse, ce n’était pas si mal. La mer y était belle, La mer, la mer, toujours recommencée... De plus, nous y avons trouvé une maréchaussée particulièrement accueillante, intelligente, pétillante de finesse. Quel QI ces gendarmes ! C’était à vous flanquer des complexes. C’était à se demander pourquoi on crible si souvent de balles la façade dans laquelle ils se cloîtrent, caméras de surveillance à l’appui, alors qu’ils ne pensent qu’au bien d’autrui, qu’à chouchouter les touristes.
Mon drame, hélas ! c’est qu’ayant quitté mon clavier pour la grande bleue, voilà qu’à peine arrivé face aux puretés des horizons marins de l’Île de Beauté, l’absence de mon vieil et cher ami Azerty m’a si bien déclenché des fourmillements au bout des doigts que j’ai dû avoir recours aux conseils d’un pharmacien auquel j’ai décliné ma maladie et ses symptômes, lui suggérant qu’il s’agissait peut-être de la maladie de Guilhamat. Cet homme, front bas, très bas, œil éteint, m’a dit qu’il ne connaissait pas la maladie de Guilhamat, mais que celle-ci présentait les symptômes de la maladie de Furling, et m’a conseillé d’en parler à un médecin.
Mon Père disait qu’il faut savoir prendre les gens pour ce qu’ils sont.
Retour chez nous.
Boîte à lettres débordante des témoignages que notre société travaille dur pour le bien collectif, le bonheur de tous : factures, mots doux du centre des impôts, incontournables invitations à tel ou tel salon du livre, vous savez, ces manifestations organisées au profit des organisateurs de salons du livre où l’on regarde les auteurs assis en rang d’oignons avec l’œil d’une poule qui a trouvé un couteau. J’ai même reçu le courrier d’un éditeur qui m’invitait, moi, modeste auteur provincial, au salon du livre de Paris !
Bref, savez-vous comment cette histoire s’est terminée ? Non ! pas dans le Pacifique, non plus que noyé dans la masse des mille auteurs avides d’une célébrité qu’ils n’auront jamais, et des millions de livres du salon de Paris. Oui, savez-vous comment cela s’est terminé, amis lecteurs, écrivains, poètes ? Allez, je vous le dis car je sais que vous ne devinerez jamais :
Je me suis assis devant mon clavier et je suis reparti pour le plus beau voyage de ma vie.




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