Il est des désastres qui sourdent lentement
sans que l'on n'ait conscience
d'oeuvrer à les construire.

JLG

Extrait

Je tends l’oreille à une éventuelle approche du tueur, n’entends qu’une chouette, le bruit lointain d’un avion, l’éternel souffle de La Grave qui glisse dans son lit en se fichant pas mal des drames humains. À l’est une lueur blanche indique que la lune ne tardera pas à pointer sa frimousse de la crête du Serre.

J’éclaire les environs, ma petite lumière s’arrête sur rien. « Il » a probablement gagné le bois, sachant n’y laisser aucune trace et y jouir de mille hectares de liberté. Que découvrirais-je si cent projecteurs illuminaient tout à coup le pré et la forêt ?

Le bord de la route est terreux, souple, boueux par endroits. Il a bien plu ce soir. Je cherche une empreinte... la trouve. D’abord surpris, j’en deviens incrédule en me baissant pour l’examiner de près.

L’empreinte est celle d’un pied humain nu. Mon arbitre pifométrique évalue sa longueur à une cinquantaine de centimètres, de la pointe du gros orteil au dos du talon. Un pied ogresque comme il ne doit pas en exister beaucoup. L’idée d’un canular m’effleure, je l’abandonne : le cadavre de Régis n’en est pas un.

L’empreinte est parfaitement moulée. Le gros orteil domine : un pied égyptien. Mais cela ne m’avance à rien. Je fais un rapide calcul en me référant à ce qu’on m’a appris à l’école primaire, ce bon vieux temps des tables de multiplications et des règles de trois, ce temps où toute parole de nos instits s’installait pour la vie dans un recoin de nos mémoires : je prends le nombre de ma taille en centimètres, soit : 190, le divise par la dimension de mon pied également en centimètres : 28, et multiplie le quotient obtenu par la longueur de l’empreinte : 50 centimètres, en misant que la taille d’un homme est proportionnelle à la longueur de son pied. À mon sens, l’assise nécessaire à un bipède appelé à se tenir debout est obligatoirement au prorata de sa hauteur, faute de quoi le corps debout choit, ou dans le meilleur des cas se maintient en position verticale dans un équilibre précaire. J’obtiens ainsi l’ahurissante dimension de 339 centimètres, soit 3 mètres et 39 centimètres, correspondant théoriquement à la taille de « Il ».

Avec le même calcul, sachant que moi-même chausse du quarante-trois avec un pied mesurant 28 centimètres, je déduis que l’assassin de Régis, s’il n’allait pas pieds nus, chausserait du 82 !

La lune se lève. Par chance, elle est pleine. Deux choses me paraissent claires : Régis a été surpris par le errant dissimulé dans les végétations de La Grave, il a peut-être voulu fuir, mais le errant ne lui en a pas laissé le temps. Deuxièmement : un homme mesurant 3,39 mètres n’existe pas. Mon calcul est juste, mais il y a forcément un décalage entre lui et la réalité.

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