Les sentiers flamboyants

Le fil n'est pas coupé,
je suis seulement passé dans la pièce à côté.
Pourquoi serais-je hors de votre pensée simplement parce que je suis hors de votre vue,
juste de l'autre côté du chemin.
Canon Henry Scott-Holland
EXTRAIT
— Et n'oubliez surtout pas, nous a lancé mon Père lorsque, moi à la barre, nous avons pris les pédales et notre essor : E égale toujours : MC² !
Lui qui ne savait que sourire, à ce moment-là, je me souviens qu'il riait à belles dents.
Les premiers instants ont été hasardeux. Pour pédaler en avant, cela a marché du premier coup, car nous avons vu la petite plage du fond de la calanque s'éloigner lentement, et mon Père qui, debout, bras croisés, jugeant de notre aptitude à naviguer, devenir de plus en plus petit. Néanmoins, il nous a fallu louvoyer durant quelques tours de pédales pour assimiler cette histoire de tirer la barre du côté où il ne fallait pas tourner.
Cette absurdité admise parce que prouvée, la suite a été merveilleuse. Les sensations que nous éprouvions étaient nouvelles. Notre pédalo flottait bien sur l'eau, il avançait normalement, les falaises de la calanque défilaient doucement vers l'arrière, la houle nous berçait, Sissi chantait :
"À la claire fontaine,
m'en allant promener,
j'ai trouvé l'eau si claire
que je m'y suis baignée.
Il y a longtemps que je t'aime,
jamais je ne t'oublierai..."
Toutefois...
Toutefois, le temps passant, nous avons constaté que si pédaler sur un pédalo avait un côté innovant qui ne manquait pas d'intérêt, c'était indubitablement plus fatigant que de pédaler sur un vélo, cela, de plus, pour aller moins vite. Il faut dire que sur les pédalos «d'avant», mal profilés, lourds parce qu'en acier, il fallait pédaler plus fort que sur les pédalos d'aujourd'hui pour aller à la même vitesse. (Les pédalos modernes sont en matière plastique, on s'y fatigue moins. J'ai même vu des pédalos sans pédales, pourtant appelés pédalos, équipés d'une batterie actionnant un moteur électrique, lui-même actionnant une hélice, permettant de ne plus se fatiguer du tout.)
Alors, forcément, les chansons de Sissi ont un peu perdu de leur allant, puis beaucoup, jusqu'à cesser complètement. Chanter nécessitait une dépense d'énergie qu'il fallait garder pour appuyer sur les pédales. À vélo, par exemple, mon Père ne chantait que dans les descentes où il ne pédalait pas, mais sur la mer, il n'y avait pas de descentes... du moins sur celle où nous pédalions.
Je me suis rendu compte que Sissi perdait du ressort car un pédalo est ainsi fait que, les deux pédaliers étant solidaires, si un pédaleur appuie moins que l'autre sur les pédales, l'autre pédaleur est contraint d'y appuyer plus énergiquement pour faire avancer la machine.
J'ai tenté de la doper :
— Pédale plus fort, Sissi ! Plus on pédale moins fort, moins on avance plus vite !
— Pfff ! Suis fatiguée, Janou. Ton Papa a dit qu'Archimède viendrait nous pousser. Qui c'est, celui-là ? Et où est-il ?... On devrait retourner... Ou alors, il faudrait qu'on s'arrête un moment. Je te jure, je n'en peux plus.
L'embouchure de la calanque sur la haute mer n'était pas loin. La houle devenait plus forte. Elle nous arrivait par le travers, nous poussant lentement à la côte. J'ai dirigé notre esquif sur un escarpement rocheux presque vertical, ai tiré à moi un filin enroulé sous mon siège, me suis glissé à califourchon sur le flotteur droit qui faisait du Yo-Yo au gré de la houle, ai (nanti de l’expérience du plateau) plus bien que mal amarré notre pédalo au tronc d'un jeune pin qui avait poussé dans une anfractuosité de la roche.
Sissi a fait ouf !
Elle a regardé autour d'elle. Le paysage était beau, et ses yeux disaient qu'elle le trouvait tel. Elle savourait la respiration de la mer et la brise du large.
Puis, d'abord hésitante, elle est venue me rejoindre sur mon flotteur, sans doute à la recherche d'une sensation nouvelle, bien loin de se douter que cela posait un problème de répartition des poids. À gauche du pédalo, un flotteur. Au milieu, deux sièges vides. À droite, au bout de l'autre flotteur, deux petits corps qui ne devaient pas être bien lourds, mais dont le poids, activé par l'effet de basculement produit par la houle, a suffi à faire chavirer notre embarcation.
En terme lexicologique, la houle est un mouvement ondulatoire plus ou moins prononcé à la surface de la mer.
Il faut savoir qu'un rocher vertical frappé par la houle accentue le phénomène. Si, de surcroît, le rocher vertical comporte, juste sous la surface, un conduit débouchant dans une cavité, au moment de la houle descendante (creux de la vague, reflux...), l'eau contenue dans le conduit est vivement aspirée côté mer, et inversement, au moment de la houle montante, l'eau est refoulée à l'intérieur du conduit, et donc à l'intérieur de la cavité, en vertu du principe des vases communicants.
Au moment précis où nous prenions le bouillon, notre malchance a été que la houle, au plus bas de son régime descendant, revenait à son régime montant, nous propulsant dans un trou de la paroi dont nous ne soupçonnions pas l'existence, Sissi accrochée à moi, et autant que moi, retenant son souffle, tous deux attendant impuissants la suite des événements... sans penser un instant aux régimes ascendants et descendants, et moins encore aux vases communicants.
Toussant, crachant, nous avons pris pied sur un sol onduleux et dur, où l'on ne voyait plus la mer.
— Sissi ! Ça va Sissi ?
— On est où, Janou ?
— Ouf ! Tu t'es pas noyée... C'est la mer qui nous a poussés ici.
— On est où ?
L'eau du trou d'où nous sortions diffusait une lumière opalescente. On y voyait clair. J'ai regardé autour de moi.
— On dirait une grotte...
Nous avions en effet été refoulés dans une petite cavité vaguement circulaire et de faible hauteur. La réaction de Sissi aurait logiquement dû être une réaction d'étonnement, voire de peur, mais :
— Oh, non ! Pas encore une grotte ! J'en ai assez des grottes !
— Oui, mais celle-là, elle est sous la mer. Elle est pas pareille que les autres... Et puis on n'a pas fait exprès d'y venir, tu vois bien ! Pas la peine de te mettre en colère, enfin !
— Oui, mais c'est quand même une grotte !
Non, elle ne s'était pas noyée. Elle était même restée en pleine possession de ses attributs de petite femme. Elle a regardé autour d'elle.
— En plus, il y a des crabes ! Les crabes, je n'aime pas beaucoup ça.
De petits crabes, sans doute effrayés par notre présence dans ce trou qu'ils croyaient leur, couraient en effet en tout sens.
— T'en fais pas. C'est que des favouilles. Mon Père dit que les petites bêtes ont jamais mangé les grosses. Alors, elles nous mangeront pas.
— On n'est pas des grosses bêtes, nous !
— D'accord, mais on est plus gros que des petits crabes, enfin, Sissi !
— Oui, mais des petits crabes, il y en a beaucoup, et les grosses bêtes sont toutes seules ! Un jour, j'ai vu des fourmis manger un hanneton !
— Allez, n'aie pas peur, va... Tiens, ils sont partis, les crabes. Regarde, y en a plus. C'est eux qui ont eu peur de nous.
De fait, les petits arthropodes avaient prudemment regagné leur trou. Cela a semblé la rassurer. De drôles de dessins sur les murs nous les ont fait oublier. On aurait dit des vaches, des taureaux, de bizarres bêtes à cornes. Les observant, Sissi a fait remarquer :
— Tu as vu, on dirait des grosses vaches. Celui qui les a dessinées ne sait pas bien dessiner. Les vaches n'ont pas une bosse sur le dos.
J'ai mieux regardé les singuliers graffitis.
— C'est vrai que c'est pas très beau, ai-je convenu. Et puis, quelle idée de dessiner des vaches dans une grotte qui est sous la mer !
— Comment allons-nous sortir d'ici, Janou ?
L'heure, en effet, était certainement plus à se poser cette question qu'à approfondir celle des vaches sur les murs.
J'ai regardé le puits oblique qui nous avait propulsés dans la grotte. L'eau y montait très haut, puis descendait très bas. Une respiration régulière sans cesse renouvelée. On voyait bien la lumière du soleil, côté mer. Et même quelque chose qui devait bien être l'ombre de notre pédalo renversé, dansant sur les vagues.
— Il faut retourner par où on est venu, ai-je dit. Il faut nager sous l'eau, quoi. Y a pas d'autres moyens.
— Puisque la mer nous a poussés ici, elle ne nous repoussera pas au pédalo. Elle nous repoussera ici.
Mais elle a réfléchi :
— Ou alors, comme elle monte et descend, il faudra se dépêcher de sauter dans le trou lorsqu'elle sera descendue.
— Crois pas, ai-je émis. Si on saute quand l'eau est en bas, elle va nous ramener dans la grotte...
— Mais non ! Si elle est en bas, elle ne pourra pas nous ramener en haut, puisqu'elle sera en bas.
Aujourd'hui encore, la logique féminine m'émerveille.
— Écoute-moi Sissi : quand l'eau est en bas, c'est qu'elle va remonter tout de suite. Alors, si on saute dans l'eau d'en bas, elle nous fera remonter en haut, et on se retrouvera ici. Par contre, quand l'eau est en haut, elle peut pas aller plus haut qu'en haut. Alors, forcément, elle redescendra. Tu as qu'à voir. Alors, si on saute dans l'eau d’en haut, on pourra pas remonter avec elle puisqu'elle redescendra. Alors, puisqu'elle redescendra, nous, on redescendra avec elle. C'est comme lorsqu'elle nous a poussés ici, sauf que c'est le contraire. Et puis ensuite, quand on sera sorti de la grotte, comme ce sera juste le moment où elle remontera, on s'agrippera au pédalo pour pas remonter avec elle. Après, on n'aura plus qu'à reprendre le pédalo. C'est tout simple, non ?
— Il est à l'envers, le pédalo !
Je n'attendais pas le coup.
— Pas grave. On le remettra à l'endroit.
— On ne pourra pas. Il est trop lourd.
— Si on peut pas, on s'accrochera à lui, on le poussera en nageant, et on le ramènera à la plage. Tu sais Sissi, nager pour faire avancer un pédalo, ou pédaler pour faire avancer un pédalo, c'est pareil.
— Pareil, ça non. C'est plus facile de nager sans pousser un pédalo que de nager en poussant un pédalo...
— Là, franchement, je doute. Quand on nage en poussant un pédalo et qu'on est fatigué, on peut s'accrocher au pédalo pour se reposer sans nager et sans se noyer. Quand on nage sans pousser un pédalo, on peut s'accrocher à rien. Alors, même si on est fatigué, on est obligé de nager quand même.
— ... Et puis d'ailleurs, je n'ai rien compris à ton explication d'eau d'en haut qui est en bas, qui ne monte pas plus haut qu'en haut...
J'ai tenté, en désespoir de cause :
— Mon Père a dit : E égale M P deux. Je t'explique...
— Moi, il me semble qu'il a dit : M C deux.
— Ah non ! Il a dit : M P deux, je te jure !
— Pourquoi tu me dis ça ?
— Oh, c'est pas compliqué : E c'est l'Eau, M c'est Monter, P c'est Plonger, et Deux c'est nous Deux ! Tu as compris, Sissi ?
Non, elle n'avait pas compris. Comment aurait-elle pu ? Mais elle avait confiance en moi, et a fini par admettre que ma solution était la bonne simplement parce que je l'avais formulée. Adorable Sissi.
— Bon, d'accord, a-t-elle consenti. Mais alors, tu me prends sur ton dos.
— Oh ça, c'est pas un problème !
Loin de me douter que la poussée d'Archimède (encore elle) me faciliterait aussi bien la tâche que si j'avais plongé seul, je n'en étais évidemment pas convaincu. Je pensais plutôt que j'allais être deux fois plus lourd, et par conséquent, que nous risquions tous deux de sombrer dans les abysses de la calanque.
— J'ai un peu peur, Janou.
— Mon Père dit qu'il faut jamais avoir peur.
— Oui, mais ton Père, en ce moment, il est tranquillement en train de prendre le soleil, pendant que nous allons peut-être nous noyer ! Et en plus j'ai froid !
— Mon Père dit que la peur est laide.
— Oui, mais moi je suis pas laide, et j'ai peur quand même !
— Mon Père dit que le plus dangereux c'est pas la mer. Il dit que c'est le lit, parce que tous les gens meurent dans leur lit !
— Je vais pas mourir, dis Janou ?
— Oh fan ! Arrête de toujours dire que tu vas mourir ! Ça commence à faire rengaine, je te jure. C'est sûr qu'un jour tu mouriras. Et moi aussi, d'ailleurs. Mais c'est pas maintenant. C'est dans longtemps. Très longtemps. Tu compliques toujours tout avec tes histoires de mourir. Il faut parler de la vie, pas de la mort, enfin ! La vie, c'est qu'y a du ciel bleu, des fleurs, des arbres, la mer, des cigales... Allez, zou ! Accroche-toi bien, ferme tes yeux, ton nez, ta bouche, et meurs pas, voilà tout !
— Il n'y a pas de ciel bleu, ici ! Et des cigales, non plus ! Et puis la mer, j'aurais préféré qu'elle n'y soit pas non plus, comme ça on aurait pu rentrer à pied !
Il est des moments, dans la vie, où une attitude dite courageuse n'apparaît, en la jugeant avec du recul et l'esprit froid, qu'avoir été un réflexe irraisonné difficilement assimilable au courage, notion, au demeurant, sur laquelle on pourrait disserter longtemps sans en venir à bout. Oui, Sissi avait peur, c'était bien vrai. Et moi, je n'en menais pas large. Et ce soir-là, ce n'était certainement pas le courage, mais l'évidence de n'avoir que le choix du plongeon, qui a fait que Sissi a sauté sur mon dos et s'est agrippée à mon cou au moment où la mer promettait de revenir vers nous.




Commentaires
1. Le samedi 30 janvier 2010 à 16:54, par OYONAXOS
2. Le samedi 30 janvier 2010 à 17:35, par Sissi
3. Le samedi 30 janvier 2010 à 17:52, par OYONAXOS
4. Le dimanche 31 janvier 2010 à 15:57, par Sissi
5. Le jeudi 4 février 2010 à 12:32, par OYONAXOS
6. Le jeudi 4 février 2010 à 19:37, par soizic
7. Le dimanche 7 février 2010 à 16:29, par soizic
8. Le mardi 9 février 2010 à 09:16, par Princess'
9. Le jeudi 11 février 2010 à 11:53, par soizic
10. Le samedi 13 février 2010 à 09:24, par Sissi
11. Le dimanche 14 février 2010 à 09:59, par soizic
12. Le dimanche 14 février 2010 à 11:23, par Sissi
13. Le lundi 15 février 2010 à 18:36, par Sissi
14. Le mardi 24 août 2010 à 05:45, par HEATHLauri
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